Moi, je dormais.
Quand j’ai garé la voiture devant l’école, mes mains étaient moites sur le volant.
Sonia a attrapé son cartable, puis s’est figée avant de descendre.
« Papa, tu es fâché ? » a-t-elle demandé.
Je me suis forcé à adoucir ma voix.
« Non.
Va en classe.
» Elle a hoché la tête et s’est éloignée.
Je l’ai regardée franchir le portail avec sa petite démarche encore enfantine, et soudain j’ai eu honte de l’avoir presque grondée.
Mais ce qui dominait, c’était autre chose.
Une peur noire.
Une peur humiliante.
Sur le chemin du retour, j’ai cherché des explications raisonnables.
Un cauchemar.
Une ombre.
Une scène aperçue à moitié.
Pourtant, plus j’essayais de me rassurer, plus d’autres images s’imposaient.
Élodie qui détourne les yeux ces derniers temps.
Élodie qui se couche plus tard que moi.
Élodie qui dit parfois qu’elle est fatiguée sans expliquer de quoi.
Rien de très grave, rien de très solide.
Mais le soupçon a ceci de monstrueux qu’il se nourrit même du vide.
Je suis rentré à l’appartement vers huit heures.
Notre immeuble était silencieux, avec son hall gris, sa cage d’escalier qui sentait la lessive et le café du matin.
Dans la cuisine, Élodie préparait des tartines, les cheveux attachés à la va-vite, une vieille chemise crème sur les épaules.
Quand elle s’est tournée vers moi avec son air familier, j’ai ressenti quelque chose qui m’a fait peur : un mélange de dégoût, de jalousie et de tristesse.
« Chéri, tu es déjà revenu ? » a-t-elle demandé.
J’ai marmonné une réponse confuse et je suis passé devant elle comme un étranger.
Nous étions mariés depuis onze ans.
Nous n’avions jamais eu une vie spectaculaire, mais nous avions eu une vie droite.
Deux salaires modestes.
Des économies comptées.
Un appartement trop petit mais propre.
Une fille qui remplissait le couloir de dessins et de chaussettes.
Élodie n’était pas parfaite.
Moi non plus.
Nous nous disputions pour l’argent, pour le temps, pour mes horaires de chauffeur de bus qui me laissaient vidé, pour sa manie de tout garder dans sa tête au lieu de parler.
Mais jamais je n’avais douté de sa fidélité.
Ce matin-là, pourtant, j’ai douté.